La première église sur notre chemin est tout à fait surprenante. Jean-Marie a dégoté la clef de « Sainte-Marie-aux-Anglais », réputée pour ses fresques. Les trois rois mages, dûment « étiquetés » avec leurs noms, sont aisément identifiables. Bernard Klasen nous assure que la peinture d’une église coûtait aussi cher que sa construction, sinon davantage !
Au Mesnil-Mauger, le Père Klasen nous conduit devant une cuve baptismale en plomb, octogonale. Elle est divisée en deux. Le premier compartiment est rempli d’eau bénite lors des grandes fêtes de l’année liturgique. Le second sert spécifiquement pour les baptêmes, il est percé pour que l’eau retourne à la terre. L’octogone revêt au moins deux significations : il symbolise le 8ème jour, c’est-à-dire la Parousie, le retour glorieux du Christ à la fin des temps. Il est aussi la transition entre le carré, qui symbolise la terre, et le cercle, qui figure le ciel.
Après le déjeuner, nous
sommes arrivés à Bénouville, théâtre d’un fait d’armes d’une audace inouïe, aux premières heures du 6 juin 1944 : la prise du pont que l’on nommera désormais « Pegasus Bridge », sur le Canal de Caen. Arrivés furtivement à bord de trois planeurs, les hommes du Major Howard prennent le pont en 10 minutes, mais la situation reste
préoccupante. A 13h32, on entend un son de cornemuse s’approcher du pont. A la tête d’un régiment d’Ecossais, lord Lovat traverse en musique, droit sous le
feu.
En guise de camouflage, nous nous enduisons de crème. Notre ennemi à nous, c’est le soleil. Ce ne sont pas nos médecins qui nous contredirons. Il y en a trois parmi nous : Olivier est anesthésiste réanimateur à l’hôpital Necker, Marie est urgentiste au SMUR des Hauts-de-Seine, Edwige travaille au Centre de Traitement de la Douleur du CHU de Nantes.
Nous allons croiser sur notre route autant de chevaux que de vaches. La Normandie est le pays des haras ! De la pluie aussi, paraît-il. Des pommes, certainement. Nous pédalons sur des routes bordées de fougères, de champs de blé et de maïs. Des odeurs de mûres parviennent à nos narines dilatées par l’effort.
A Douvres-la-Délivrande, nous nous installons chez les sœurs de la Congrégation « Notre-Dame de Fidélité ». Les plus courageux d’entre nous partent à la plage. Les autres retrouvent des Clamartois : Damien Lemoigne, sa femme Karine et leurs trois « lardons », comme dirait le Père Klasen, ont quitté Clamart il y a peu, ils sont désormais à Caen ; Coralie Krempp et son mari sont en villégiature tout à côté.
Les Lemoigne nous offrent à boire à côté d’une prodigieuse pharmacie « Art Nouveau ». Le soleil tape dur. Jean-Marie a acheté Le Figaro. Un grand homme nous a quittés… Dans son édition du 4 août, le journal La Croix lui consacre également un très bel article :
« (…) Si Soljenitsyne s’est dressé contre le régime soviétique, ce fut pour faire reconnaître et respecter l’homme. Ce n’était pas simplement contre un système politique qu’il désavouait.
Là se trouve sans doute la source du grand malentendu entre Soljenitsyne et ses contemporains. Les uns ne voulaient pas voir que le communisme soviétique asservissait et détruisait l’homme, et Soljenitsyne, s’il ne fut pas le premier (…), fut celui qui provoqua, avec L’Archipel du Goulag, l’ébranlement décisif. Ils ne lui pardonnèrent au fond jamais.
Les autres, qui auraient voulu transformer l’écrivain en chantre du libéralisme, furent rapidement déçus : Soljenitsyne en exil ne tarda pas à mettre le doigt sur les plaies de l’Occident, l’affaiblissement moral, le dilettantisme, l’hédonisme matérialiste, la sous-culture marchande, bref tout ce qui à ses yeux rabaissait l’homme. »
Nous nous retrouvons tous dans le jardin des sœurs de Notre-Dame de Fidélité pour le second enseignement du Père Klasen : la lutte de Jacob avec l’ange (chapitre 32). Jacob, rebaptisé « Israël », ne sortira pas indemne de sa rencontre avec Dieu. Désormais, il boitera !
De cette même démarche claudicante, nous regagnerons nos chambres, après le dîner.
Nous y sommes accueillis par un mot : Khaïré ! L’équivalent grec de l’hébreu Shalom ! Impossible de se méprendre sur le lieu où nous logeons : le mur est décoré d’un crucifix et d’un dizainier, un livre est posé sur la table : le Nouveau Testament.